Quinze ans après, Knysna demeure cette scène primitive du football français : un bus, une grève, un communiqué, quelques regards qui se dérobent : il n’en fallait pas davantage pour faire d’un vestiaire en ruine une fable française sur l’autorité, la honte et le ridicule.
Et au centre de cette tragédie grecque tournée façon Loft Story sous Lexomil, un homme : Raymond Domenech. Le Lyonnais ressort du documentaire de Netflix comme un personnage de roman signé Houellebecq : seul, incompris, vaguement cynique et déjà vaincu avant même le coup d’envoi.
Le film "Le Bus : les Bleus en grève" ne raconte pas seulement un scandale sportif.
Domenech, lui, dénonce désormais "une poubelle haineuse". Formule magnifique. On dirait le titre d’un album de rock indépendant. Il faut reconnaître que le documentaire ne l’épargne pas. On le voit lire ses notes personnelles comme un professeur fatigué corrigeant des copies d’élèves qu’il déteste secrètement. Tout y passe : les clans, les egos, les regards noirs, les humiliations silencieuses. À certains moments, on hésite entre un documentaire sportif et Sur écoute version FFF.
Le documentaire montre aussi le rôle central de François Manardo, responsable presse de l’équipe de France à l’époque, devenu malgré lui personnage secondaire d’un psychodrame national. Dans cette Coupe du monde, les communicants ressemblaient à des pompiers tentant d’éteindre Notre-Dame avec une bouteille d’Évian. Manardo, lui, apparaît comme l’un des rares adultes dans une colonie de vacances sous tension permanente.
Comme dans toute grande tragédie française, il faut un personnage imprévisible, mi-gamin perdu, mi-poète involontaire. À la fin du documentaire, Franck Ribéry apparaît presque désigné comme la possible "taupe" du vestiaire. Le genre de révélation que les Français adorent : un mélange de Cluedo, de PMU et de Conseil des ministres.
Mais Ribéry n’a pas dit son dernier mot. L’ancien international a promis qu’il raconterait bientôt "la vraie histoire". Cette phrase seule mérite déjà trois épisodes supplémentaires et un générique de fin signé Hans Zimmer. On imagine déjà les plateaux télé, les extraits exclusifs, les confidences prochaines chez Quotidien.
Alors une question demeure : est-ce qu’enfin "la routourne va tourner", Franck ?
Car oui, quinze ans après cette phrase entrée au Louvre des citations françaises aux côtés du "casse-toi, pauvre con" et du "pain au chocolat à 15 centimes", Ribéry revient peut-être pour réécrire l’histoire. Ou au moins pour tenter d’expliquer pourquoi l’équipe de France ressemblait alors davantage à une coloc de téléréalité sous tension qu’à une sélection championne du monde en devenir.
Le plus fascinant dans cette affaire reste peut-être notre passion nationale pour les humiliations collectives. Knysna n’est plus un scandale : c’est devenu un patrimoine culturel. Une sorte de Fort Alamo footballistique que l’on revisite tous les cinq ans pour vérifier que tout le monde souffre encore un peu.
Netflix a compris une chose essentielle : en France, nous pardonnons tout sauf le ridicule. Perdre un match ? Grave, mais acceptable. Faire grève dans un bus sous les caméras du monde entier ? Impardonnable. Surtout quand le sélectionneur finit par lire un communiqué des joueurs avec l’air d’un DRH annonçant un plan social chez Go Sport.
Et pourtant, derrière le désastre, le documentaire raconte aussi quelque chose de profondément français : notre capacité à transformer chaque catastrophe en littérature nationale. Knysna n’était pas une Coupe du monde ratée. C’était une crise existentielle en crampons.
Avec accents, trahisons, egos, politique, paranoïa et phrases absurdes devenues immortelles.
Du pur cinéma français, finalement.
Joris Hadj